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Dans le sillage de Poléjone

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L'une de nos lectrices, Emmanuelle Jacquot, nous a envoyé deux petits textes de sa plume, inspirés des "P'tits ruisseaux" de Georges Poléjone. Voici le premier de ses récits, autobiographique, qui raconte ses premiers pas dans la pêche. Bonne lecture !

J’avais, bien ancrée dans mon ignorance, l’image du pêcheur à la mine patibulaire, au jargon gras, à la bedaine redondante, dégorgeant d’un marcel au très ancien passé immaculé, et au présent maculé de tant d’indices, que la police scientifique, y perdrait son latin. Avachi sur un pliant, suppliant sous le poids, le bob vissé sur un crâne  dégarni, le short court, et les chaussettes hautes (sur des sandales évidemment !), une canne en bois usé, plantée sous son regard vague, le bouchon immuable au milieu du canal, et la glacière pleine de picrate immonde et de cadavres de bières infâmes ! Jamais, au grand jamais, je n’avais pu associer cette vision peu ragoûtante à l’idée d’un quelconque poisson… Quand bien même aurai-je tenté d’imaginer la chose, penser à un asticot gluant,  rampant, qu’il faut déterrer, en se salissant  les ongles, pour le transpercer et le regarder se contorsionner, avant de le noyer, pour qu’un hypothétique animal aquatique vienne mettre fin à ses souffrances en le dévorant, aurait fini de m’écœurer !

Puis, je fis la connaissance par internet d’un être cultivé mais humble, drôle mais pas vulgaire, sachant écrire autrement que phonétiquement, mais sans être ennuyeux. J’ai cru au miracle. Lorsqu’il me fit part de sa passion pour la pêche, je me suis dit que nul n’était parfait. Conversation faisant, il me fit part de son désir de flirter avec la dame mouchetée à l’ombre. Jalouse, je me suis demandée ce que cette rouquine craignant le soleil avait de plus que moi ! M’expliquant que ces noms correspondaient à des «salmonidés», j’en conclu que ce pêcheur-là méritait que j’y regarde de plus près.

Je me décidais donc à l’accompagner au bord de la Seille dans le Jura ! Rivière sauvage au cadre verdoyant, dont les eaux turquoise et tumultueuses ont eu raison de mon côté blasé de citadine. Le seul sport que je pratiquais jusqu’alors, était le « lèche-vitrines ». Mes seules génuflexions, lorsque je faisais des essayages dans les cabines ! Et me voilà avec des « wadders » empruntées à feu, son père, dans lesquelles mes rondeurs de femme avaient bien du mal à se contenir, mais où mes petons pointure 36 flottaient allègrement. Essayant, non sans mal, de suivre, munie d’un bâton, dans un courant terrible, marchant sur des galets instables, tentant d’échapper aux trous camouflés, ou de la mousse, certes verte tendre, mais ô combien glissante ! Je devais surtout tomber le plus discrètement possible, pour ne pas perturber, les petites bêtes cachées! Manque de civilité évidente: aucun aménagement de toilettes n’avaient été prévu. Je vous laisse imaginer la praticité de la chose, quand vous marchez des heures durant dans un bruit d’eau qui coule permanent, après un thé matinal, et que vous êtes boudinée jusqu’aux seins, dans une combinaison de caoutchouc…

Mais, en femme libérée, je refusais de m’avouer vaincue et faisais bonne figure derrière l’expert. En tenue camouflée, paramilitaire, il avançait, silencieux, rampant parfois, tel un éclaireur en terrain miné. Et quand il lançait son fouet, pardon sa soie, c’était Indiana Jones! Mon héros. Le geste était fascinant, gracieux, comme ces gymnastes formant des arabesques avec un ruban. Les berges de la Seille étant littéralement ensevelies sous la végétation, malgré son adresse, il arrivait fréquemment que le leurre finisse dans la verdure…Pour l’avoir, vu, des heures durant, user ses yeux, et ses doigts, à la réalisation minutieuse et hyper réaliste d’éphémères, nymphes et autres artificielles, j’aurai tout fait pour récupérer le fruit d’un si beau travail. Mais je me faisais gronder dès que je secouais les branches: « La truite est casanière et connait parfaitement son habitat, si tu lui déranges un seul des éléments qui l’entourent habituellement, elle s’effraie et communique sa peur à toutes ses congénères à proximité ! Mieux vaut perdre un ou deux appâts que toute une journée à ne rien pêcher ! »

Ainsi, s’il soulevait un galet, pour regarder quel type de larve ou de porte-bois, il devait imiter pour intéresser ses protégées, il prenait garde de le replacer soigneusement au même endroit. Je découvrais non seulement, que sa passion n’avait rien de ringard, mais qu’elle était scientifique et exigeante!  J’avais beau scruter les fonds, à m’en écarquiller les yeux, je ne discernais rien, là où lui, voyait:

- « T’as vu le gobage ? Regarde, là, dans le courant, y‘en a une !»

« Heu ? ».

Et ça faisait mouche, quand l’animal la gobait, je distinguais enfin des soubresauts argentés au bout du fil. J’étais bouche bée. Elle faisait des cabrioles affolantes, dans des éclaboussures d‘eau, et lui était concentré à l’extrême, car rien n’était joué. A tout moment, elle pouvait gagner, à se décrocher. Quand, enfin, après bien des péripéties, elle finissait dans ses mains, je la trouvais luisante, d‘une robe irisée et joliment mouchetée. Son œil était vif et courroucé, de s‘être fait avoir, l’imitation d’insecte piquée au bord des lèvres, elle ouvrait et refermait la gueule, comme pour reprendre son souffle après cette âpre partie. Il la posait doucement sur un lit de mousse ou un rocher lisse et la photographiait, cela lui prenait 10 secondes, durant lesquelles, elle semblait se reposer. Puis, d’un geste sûr, il tournait l’hameçon pour la libérer, et la remettait à l’eau. J’avais à peine le temps de la voir filer. Un point pour lui: « Game over! » C’est dans ces moments-là que l’émerveillement se lisait sur son visage, le transformant en gosse de 10 ans à peine. Bonheur que je ne pouvais partager que par procuration. Une frustration sans doute similaire, à celle du père qui ne peut être enceinte.

Moi, qui fais de la sensiblerie, dès qu’il y a souffrance animale, j’avoue que je n’ai rien pu trouver à y redire. Si elle avait ressenti de la douleur, elle ne se serait certainement pas agitée autant, au risque de l’accentuer. Non, elle semblait juste furieuse de ne pas avoir pu becqueter sa mouche préférée. Et puis de sang, point, ou si peu. Cette bestiole, qui l’a froid, ne répond, sans doute, pas aux mêmes stimuli nerveux que l’humain. Dès lors, cela devient un jeu de cache-cache entre l’homme et le poisson. Cette aspect ludique parachevait de m’intéresser à cet art(iste). Mais, de mes 1m 53, je doutais d‘être à la hauteur. Ce fut pourtant le commencement d‘une seconde vie avec un A indéfectible.

 
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